
Yati-dharma (The Dharma of the Renunciate Ascetic)
Ce chapitre codifie le yati-dharma comme une transition disciplinée de l’attachement social vers la connaissance libératrice. L’aspirant est exhorté à renoncer dès que surgit le détachement (virāga), après avoir accompli une prājāpatya iṣṭi et intériorisé les feux sacrés, signe du passage du rite extérieur au tapas intérieur. La règle de vie du yati met l’accent sur la solitude, la non-accumulation, une subsistance minimale, la vigilance pour ne pas nuire, et une parole ainsi qu’une conduite purifiées par la vérité. Des protocoles d’aumône détaillés définissent une dépendance éthique envers la société sans peser sur les maîtres de maison, tandis qu’une typologie des étapes mendicantes (kuṭīraka → bahūdaka → haṃsa → paramahaṃsa) décrit une intériorisation progressive. Le texte relie ensuite l’ascèse à la discipline yogique : yama-niyama, āsana, prāṇāyāma (garbha/agarbha ; pūraka-kumbhaka-recaka avec mesures de mātrā), pratyāhāra, dhāraṇā, dhyāna et samādhi. Il culmine en affirmations non-duelles de type mahāvākya identifiant le Soi à Brahman/Vāsudeva/Hari, présentant la renonciation comme rigueur éthique et jñāna direct menant à la moksha, avec des pratiques expiatoires (six prāṇāyāmas) et des vœux saisonniers (cāturmāsya).
Verse 1
इत्य् आग्नेये महापुराणे वानप्रस्थाश्रमो नाम षष्ट्यधिकशततमो ऽध्यायः अथैकषष्ट्यधिकशततमो ऽध्यायः यतिधर्मः पुष्कर उवाच यतिर्धर्मं प्रवक्ष्यामि ज्ञानमोक्षादिदर्शकं चतुर्धमायुषो भागं प्राप्य सङ्गात् परिवर्जयेत्
Ainsi, dans l’Agni Mahāpurāṇa s’achève le cent-soixantième chapitre, intitulé « L’āśrama de Vānaprastha (demeurant de la forêt) ». Commence maintenant le cent-soixante-et-unième chapitre : « Le dharma du Yati (renonçant) ». Puṣkara dit : « J’exposerai le dharma du yati, qui manifeste la connaissance, la délivrance (mokṣa) et autres. Ayant atteint le quart de la durée de vie, on doit renoncer à l’attachement et aux fréquentations (mondaines) ».
Verse 2
यदह्नि विरजेद्धीरस्तदह्नि च परिव्रजेत् प्रजापत्यां निरूप्येष्टिं सर्वदेवसदक्षिणां
Le jour même où l’homme résolu se dépouille de la passion et de l’attachement, ce jour-là même il doit partir comme renonçant errant ; après avoir fait préparer une iṣṭi prājāpatya (offrande liée à Prajāpati), avec les dakṣiṇā (honoraires sacrificiels) offertes au nom de tous les dieux.
Verse 3
आत्मन्यग्नीन् समारोप्य प्रव्रजेद्ब्राह्मणो गृहात् दृष्ट्वावश्यमिति ङ तपश्चोग्रं वने चरेदिति ङ भजेद्दिशमजिम्हग इति ङ सङ्गान् परित्यजेदिति ङ विरजेद्वापि तदह्नि इति ङ एक एव चरेन्नित्यं ग्रासमन्नाथमाश्रयेत्
Ayant établi en lui-même les feux sacrés (comme feu intérieur), le brāhmaṇa doit quitter la maison pour l’état de sans-demeure (renoncement). Voyant l’inéluctable (la mort et l’impermanence), il doit pratiquer une austérité intense et séjourner dans la forêt. Il doit prendre une direction droite, sans détour ; abandonner toute fréquentation et tout attachement ; et, dès ce jour même, être libre de passion et d’impureté. Il doit toujours errer seul et subsister d’une seule bouchée de nourriture, ne dépendant que de l’aliment obtenu sans esprit de propriété.
Verse 4
उपेक्षको ऽसिञ्चयिको मुनिर्ज्ञानसमन्वितः कपालं वृक्षमूलञ्च कुचेलमसहायाता
Un sage, indifférent aux affaires du monde, non-accumulateur et pourvu de la vraie connaissance : portant une écuelle de crâne, demeurant au pied d’un arbre, vêtu de haillons et allant sans appui ni dépendance envers quiconque.
Verse 5
समता चैव सर्वस्मिन्नेतन्मुक्तस्य लक्षणं नाभिनन्देन मरणं नाभिनन्देत जीवनं
L’équanimité envers toute chose : tel est le signe de l’être libéré ; il ne se réjouit ni de la mort ni de la vie.
Verse 6
कालमेव प्रतीक्षेत निदेशं भृतको यथा दृष्टिपूतं न्यसेत्पादं वस्त्रपूतं जलं पिवेत्
Qu’on attende seulement le moment opportun, tel un serviteur salarié attendant l’ordre ; qu’on pose le pied après avoir examiné l’endroit (ainsi « purifié par le regard »), et qu’on boive l’eau filtrée à travers un tissu.
Verse 7
सत्यपूतां वदेद्वाचं मनःपूतं समाचरेत् अलावुदारुपत्राणि मृण्मयं वैष्णवं यतेः
Que l’ascète prononce des paroles purifiées par la vérité et qu’il agisse avec un esprit rendu pur. Pour le renonçant vaiṣṇava, les ustensiles convenables sont ceux faits de gourde, de bois et de feuilles, ainsi que ceux en argile.
Verse 8
विधूमे न्यस्तमुषले व्यङ्गारे भुक्तवज्जने वृत्ते शरावसम्पाते भिक्षां नित्यं यतिश् चरेत्
Le renonçant doit aller chaque jour quêter l’aumône seulement lorsque (dans la maison) il n’y a plus de fumée (c’est-à-dire la cuisson achevée), que le pilon est posé, que les braises sont refroidies, que les gens ont mangé et que le cliquetis de la vaisselle a cessé.
Verse 9
मधूकरमसङ्क्लिप्तं प्राक्प्रणीतमयाचितं तात्कालिकञ्चोपपन्नं भैक्षं पञ्चविधं स्मृतं
L’aumône de quête (bhaikṣa) est tenue pour quintuple : (1) « à la manière de l’abeille » (madhūkara), (2) sans souillure et sans thésaurisation (asaṅklipta), (3) mise de côté auparavant (prākpraṇīta), (4) non demandée (ayācita), et (5) obtenue au moment opportun et d’une façon convenable (tātkālika, upapanna).
Verse 10
पाणिपात्री भवेद्वापि पात्रे पात्रात् समाचरेत् अवेक्षेत गतिं नॄणां कर्मदोषसमुद्भवां
Même si l’on doit se servir de sa propre main comme écuelle de quête, on doit néanmoins se comporter avec bienséance envers celui qui est digne. Qu’on médite les destinées des hommes comme issues des fautes de leurs propres actes (karma).
Verse 11
शुद्धभावश् चरेद्भर्मं यत्र तत्राश्रमे रतः समः सर्वेषु भूतेषु न लिङ्गं धर्मकारणं
Avec une disposition purifiée, qu’on pratique le dharma ; où que l’on demeure, qu’on reste voué à la discipline de son āśrama. Égal envers tous les êtres, qu’on sache que les seuls insignes extérieurs ne sont pas la cause du dharma.
Verse 12
फलं कतकवृक्षस्य यद्यप्यम्बुप्रसादकं न नामग्रहणादेव तस्य वारि प्रसीदति
Bien que le fruit de l’arbre kaṭaka soit réellement un clarifiant de l’eau, l’eau ne devient pas claire par la seule énonciation de son nom.
Verse 13
वृक्षमूलानि ख , घ , छ , झ च वृक्षमूलादि इति ट एतच्छुद्धस्येति ङ जीवितमिति ख , घ , ङ , छ , ज च अजिह्मः पण्डकः पङ्गुरन्धो बधिर एव च सद्भिश् च मुच्यते मद्भिरज्ञानात् संसृतो द्विजः
« ‘Racines d’arbres…’ — ainsi lisent les recensions (kha, gha, cha, jha) ; ‘racines d’arbres et autres choses semblables’ — ainsi lit (ṭa) ; ‘de celui qui est purifié par ceci’ — ainsi lit (ṅa) ; et ‘pour la subsistance’ — ainsi lisent (kha, gha, ṅa, cha, ja). Un dvija (deux-fois-né) qui, par ignorance, s’est enlacé dans le saṃsāra — fût-il sans duplicité, ou même paṇḍaka (personne sexuellement/rituellement atypique), boiteux, aveugle ou sourd — est délivré de la faute/impureté par les gens de bien (sadbhiḥ), grâce à leur fréquentation et à leur direction dans la purification.
Verse 14
अह्नि रात्र्याञ्च यान् जन्तून् हिनस्त्यज्ञानतो यतिः तेषां स्नात्वा विशुद्ध्यर्थं प्राणायामान् षडाचरेत्
Quels que soient les êtres vivants qu’un ascète (yati) blesse à son insu, de jour comme de nuit—après s’être baigné, afin de se purifier de cette faute, il doit accomplir six prāṇāyāma (régulations du souffle).
Verse 15
अस्थिस्थूणं स्नायुयुतं मांसशोणितलेपनं चर्मावनद्धं दुर्गन्धं पूर्णं मूत्रपुरीषयोः
Le corps est un pilier d’os, lié de tendons, enduit de chair et de sang, enveloppé de peau, fétide, et rempli d’urine et d’excréments.
Verse 16
जराशोकसमाविष्टं रोगायतनमातुरं रजस्वलमनित्यञ्च भूतावासमिमन्त्यजेत्
Il faut délaisser ce corps, pénétré de vieillesse et de chagrin, siège de la maladie, souffrant, soumis à l’impureté menstruelle, impermanent, et demeure des êtres vivants.
Verse 17
धृतिः क्षमा दमो ऽस्तेयं शौचमिन्द्रियनिग्रहः ह्रीर्विद्या सत्यमक्रोधो दशकं धर्मलक्षणं
Fermeté, patience, maîtrise de soi, non-vol, pureté, contrôle des sens, pudeur, vidyā (connaissance véritable), véracité et absence de colère—tels sont les dix signes distinctifs du dharma (conduite juste).
Verse 18
चतुर्विधं भैक्षवस्तु कुटीरकवहूदके हंसः परमहंसश् च यो यः पश्चात् स उत्तमः
La vie de mendicité (bhikṣā) est quadruple : kuṭīraka, bahūdaka, haṃsa et paramahaṃsa. Dans cet ordre, celui qui vient ensuite est tenu pour supérieur.
Verse 19
एकदण्डी त्रिदण्डी वा योगी मुच्यते बन्धनात् अहिंसा सत्यमस्तेयं ब्रह्मचर्यापरिग्रहौ
Qu’il porte le bâton unique (ekadaṇḍa) ou le triple bâton (tridaṇḍa), le yogin est délivré des liens en pratiquant : ahiṃsā (non-violence), satya (vérité), asteya (ne pas voler), brahmacarya (continence/vie chaste) et aparigraha (non-attachement aux possessions).
Verse 20
यमाः पञ्चाथ नियमाः शौचं सन्तोषणन्तपः स्वाध्यायेश्वरपूजा च पद्मकाद्यासनं यतेः
Les cinq yama, puis les niyama—śauca (pureté), santoṣa (contentement), tapaḥ (austérité), svādhyāya (étude de soi/lecture des Écritures) et īśvara-pūjā (culte du Seigneur)—ainsi que des postures telles que padmaka (siège du lotus) et d’autres, doivent être observés par l’ascète.
Verse 21
प्राणायामस्तु द्विविधः स गर्भो ऽगर्भ एव च जपध्यानयुतो गर्भो विपरीतस्त्वगर्भकः
Le prāṇāyāma est de deux sortes : « avec semence » (garbha) et « sans semence » (agarbha). Celui qui est accompagné de japa (récitation de mantra) et de dhyāna (méditation) est « avec semence » ; l’inverse est « sans semence ».
Verse 22
प्रत्येकं त्रिविधं सोपि पूरकुम्भकरेचकैः पूरणात् पूरको वायोर् निश् चलत्वाच्च कुम्भकः
Chaque pratique est elle-même triple : pūraka (inspiration), kumbhaka (rétention) et recaka (expiration). Parce qu’elle « remplit » le corps de souffle, on l’appelle pūraka ; et parce que le souffle devient immobile, on l’appelle kumbhaka.
Verse 23
समाचरेदिति ख , छ च दयास्तेयमिति ङ त्रिदण्डी चेति ङ पद्मकाद्यासनं महत् इति ट रेचनाद्रेचकः प्रोक्तो मात्राभेदेन च त्रिधा द्वादशात्तु चतुर्विंशः षट्त्रिंशन्मात्रिको ऽपरः
« Il faut les pratiquer », selon les leçons kha/cha ; « dayā (compassion) et asteya (ne pas voler) », selon la leçon ṅa ; et « l’ascète portant le triple bâton (tridaṇḍin) », également selon ṅa ; et « la grande posture commençant par padmaka (siège du lotus) », selon la leçon ṭa. Du mot recana (« expulsion ») est défini recaka (expiration). Selon la différence des mātrā (unités de durée), il en est de trois sortes : 12 mātrā, 24 mātrā, et une autre de 36 mātrā.
Verse 24
तालो लघ्वक्षरो मात्रा प्रणवादि चरेच्छनैः प्रत्याहारो जापकानां ध्यानमीश्वरचिन्तनं
Le tāla (rythme réglé), la syllabe brève et la mātrā (unité de mesure prosodique/temps)—en commençant par le praṇava «Oṃ»—doivent être pratiqués peu à peu. Pour ceux qui accomplissent le japa, pratyāhāra est le retrait des sens, et dhyāna est la contemplation du Seigneur.
Verse 25
मनोधृतिर्धारणा स्यात् समाधिर्ब्रह्मणि स्थितिः अयमात्मा परं ब्रह्म सत्यं ज्ञानमनन्तकं
La stabilité de l’esprit est appelée dhāraṇā (concentration) ; samādhi est le fait de demeurer en Brahman. Ce Soi est le Brahman suprême : Vérité, Connaissance et Infini.
Verse 26
विज्ञानमानन्दं ब्रह्म तत्त्वमस्यअहमस्मि तत् परम् ब्रह्म ज्योतिरात्मा वासुदेवो विमुक्त ॐ
Brahman est conscience et béatitude. «Tu es Cela» ; «Je suis Cela». Cela est le Brahman suprême : le Soi dont la nature est lumière ; Cela est Vāsudeva. (Celui qui le réalise) est libéré. Oṃ.
Verse 27
देहेन्द्रियमनोबुद्धिप्राणाहङ्कारवर्जितं जाग्रत्स्वप्नसुसुप्त्यादिमुक्तं ब्रह्म तुरोयकं
Brahman est ce qui est dépourvu de corps, de sens, de mental, d’intellect, de souffle vital (prāṇa) et d’ego ; libre des (limitations de) l’état de veille, du rêve et du sommeil profond, et autres : tel est Turīya (le « quatrième » état).
Verse 28
नित्यशुद्धबुद्धयुक्तसत्यमानन्दमद्वयं अहं ब्रह्म परं ज्योतिरक्षरं सर्वगं हरिः
Je suis Brahman : éternellement pur, doté de conscience, réel, bienheureux et non-duel ; la Lumière suprême, l’Imperissable, l’Omniprésent : Hari.
Verse 29
सो ऽसावादित्यपुरुषः सो ऽसावहमखण्ड ॐ सर्वारम्भपरित्यागी समदुःखसुखं क्षमी
Il est véritablement le Puruṣa solaire ; il est véritablement moi—indivisible, Oṃ. (Lui/moi) est celui qui renonce à toute nouvelle entreprise, demeure égal dans la peine et la joie, et se montre patient et indulgent.
Verse 30
भावशुद्धश् च ब्रह्माण्डं भित्त्वा ब्रह्म भवेन्नरः आषढ्यां पौर्णमास्याञ्च चातुर्मास्यं व्रतञ्चरेत्
Avec une disposition intérieure purifiée, l’homme—perçant (c’est-à-dire transcendant) le brahmāṇḍa, « l’œuf cosmique »—devient un avec Brahman. Au jour de pleine lune d’Āṣāḍha, il doit entreprendre le vœu de Cāturmāsya.
Verse 31
ततो ज्रजेत् नवम्यादौ ह्य् ऋतुसन्धिषु वापयेत् प्रायश्चित्तं यतीनाञ्च ध्यानं वायुयमस् तथा
Ensuite, on doit entreprendre la discipline prescrite en commençant au neuvième jour lunaire ; et, aux jonctions des saisons, on doit l’accomplir de même. C’est l’observance expiatoire (prāyaścitta) des yatis (ascètes), avec la pratique de la méditation—ainsi que (les contemplations de) Vāyu et de Yama.
Equanimity toward all, non-accumulation, solitary wandering, truth-purified speech and mind, careful non-harming, and indifference to life and death—paired with yogic discipline culminating in Brahman-realization.
It prescribes alms only after the household has finished cooking and eating (no smoke, pestle set down, embers cold), and defines five ethical modes of alms (madhūkara, asaṅklipta, prākpraṇīta, ayācita, tātkālika/upapanna) to prevent coercion, hoarding, and social disruption.
Yama-niyama and āsana support prāṇāyāma (garbha/agarbha; pūraka-kumbhaka-recaka with mātrā timing), leading to pratyāhāra, dhāraṇā, dhyāna (Īśvara-cintana), and samādhi as abiding in Brahman.
It presents non-dual identification statements—Self as Brahman (truth, knowledge, infinite; consciousness-bliss), Brahman as Turīya beyond waking/dream/deep sleep, and the realized Self as Vāsudeva/Hari—framing moksha as direct knowledge.